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l’Atelier d’Édition Bordematin

L'Amérique n'existe pas

L'Amérique n'existe pas
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Septembre 2026

A paraître

Le New-York de la misère et des ghettos : l’envers du rêve américain, dans les années 1967 à 1975

« Bowery ! Bowery ! qui dira ton chagrin et ta colère ? » C’est l’Amérique des parias, dans son quotidien désolé, souvent violent et dramatique, que met en scène Henri Vial.

Mon Amérique à moi elle est pourrie.
Pourrie d’une pourriture de pauvres
qui fait écho à la pourriture des riches.

Fondé sur une longue, exceptionnelle immersion dans des quartiers ignorés du commun des voyageurs, autant que des classes moyennes américaines, un témoignage à vif, pétri de chaleur humaine, qui parle des années 1967 à 1975, mais tout autant de la réalité d’aujourd’hui.

Auteur

Henri Vial

Né le 1er mai 1944, à Roche la Molière, dans la Loire, et décédé le 8 juillet 1996, à Charleston, aux USA, Henri Vial nous a laissé de nombreux écrits et peintures exprimant un monde riche en couleurs, parfois tendre, parfois désespéré et le plus souvent révolté d’une révolte, hélas ! aujourd’hui toujours fondée.

Extraits

Page 78

Dans mon quartier le touriste ne vient pas, l’Américain moyen non plus. Il n’y a rien à voir : c’est le ghetto portoricain et c’est dangereux, de nuit comme de jour. Le fait divers y tient la une des éditions du soir new-yorkaises. Il y a eu ce flic tué d’un coup de couteau, à deux rues de chez moi. Puis ce gamin de quinze ans qui voulait voir Dieu, s’élança du haut du toit et trouva la mort : ce fut son dernier voyage en acide lysergique. Puis ce sadique qui de nuit rentrait dans les appartements et violait sous la menace du surin. Puis un début d’émeute sous ma fenêtre.
J’en ai vu, sous ma fenêtre, des voitures brûlées ! C’est la spécialité du quartier. Je n’ai jamais su comment s’écoulait le matériel récupéré, mais le trafic doit être avantageux, car les dimanches le cimetière de voitures sous le pont de Brooklyn est toujours très fréquenté : c’est en famille que l’on va à la récup.
Et il y a les fausses alarmes, les pompiers qui déboulent pour rien, les flics qui bloquent la rue, se harnachent de leurs gilets pare-balles et investissent une maison pour rien. Chacun repart la queue basse, sous l’œil ironique des gens aux fenêtres. Par contre, quand il y a de la bagarre, quand deux femmes se crêpent le chignon, quand les couteaux sentent le sang, personne ne les appelle. Certes, il y a des rondes ; les sirènes ronflent, hululent, réveillent, et toute la rue se trouve unie contre les flics. « Qu’est-ce qui se passe ? » Rien, nada, nothing. Ils n’ont plus qu’à repartir et la bagarre reprend, on lave son linge sale en famille. Et on le lave avec ce qu’on a sous la main, bouteille de bière, machette, matraque, pied de biche, batte de base-ball, revolver bien sûr. J’ai même vu un gaillard descendre dans la mêlée avec une hache. Souvent il y a du sang, parfois des morts mais surtout du bruit, des injures, des larmes de femmes et de gamins.

Page 89

C’est le concierge qui l’a trouvé. Il faisait sa ronde, avant d’aller se coucher. La porte des W.C. du dernier étage entrouverte, une chaussure dépassait, le corps du gamin déjà froid. Il a téléphoné aux flics : 911.
Les flics ne sont jamais pressés.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Un mort.
— Où ?
— 350 West Cent-vingt-troisième rue.
— Votre numéro de téléphone, votre nom ?
Tellement habitués aux fausses alarmes, tout juste s’ils ne vous demandent pas vos papiers par téléphone.
— Merde, j’suis le concierge… Oui, le super, si je vous dis qu’y a un mort, envoyez une ambulance, putain d’enculés.
— Ça va, ça va ! Mort comment ?
— J’en sais rien.
Il savait.
Des gars dans les W.C. du couloir, avec le compte-gouttes et l’aiguille, il en avait assez vu, mais moins on en dit aux flics, moins on a d’emmerdes. Bon Dieu ! S’il pouvait être concierge dans un coin plus tranquille, que même ses gosses il sait pas trop ce qu’ils font et que, putain, inutile de leur demander, ils l’enverraient chier. Quel enfer, ce quartier ! Y a vingt ans quand il est arrivé, ça allait encore. Maintenant, c’était la jungle et pas d’autre endroit où aller, il crèverait ici.

Page 121

— Coltrane, vieux, ça c’est un type. Tu creuses ça ?
Coltrane, je vais le connaître par cœur. Les cloisons sont plutôt fines entre les appartements.
Pour le prix, pas à se plaindre : cinquante dollars par mois, presque moins cher que l’Armée du salut et j’ai tout un appartement. Trois pièces non meublées, mais mon prédécesseur a tout laissé, tout, sa garde-robe miteuse, ses chaises bancales, ses matelas pourris, ses livres, ses disques, son électrophone (il ne marche pas) et même son aiguille, son compte-goutte, ses pilules et son papier à cigarettes, du coca dans le frigo et un plateau télé congelé.
Il a dû être arrêté, le proprio s’en fout, il a reloué de suite, même pas monté avec moi me montrer l’appartement. Il m’a donné les clefs : dernier étage, le 21, allez voir si ça vous convient. Mon salaire de la semaine suffisait, j’ai sauté dessus : trois pièces, vous pensez ! Les murs sont écaillés, les vitres cassées, y a des trous dans le plancher et des rats qui se baladent la nuit – des rats, pas seulement des souris ! La baignoire est dans la cuisine, elle perd, mais j’ai une baignoire. Les WC ont la cuvette cassée, mais j’ai des WC. Mon voisin, faut qu’il aille dans le couloir.
Mon appartement donne sur la rue, ça c’est un avantage ! J’écoute tout, les pompiers, les flics, les Portoricains qui s’engueulent, le chachacha et le merengue qui dégoulinent toute la nuit, mais au moins je ne serai pas cambriolé par l’escalier de secours.